Kosovo: Quand la crise budgétaire s’ajoute aux tensions politiques

La grande promesse de campagne du Premier ministre Hashim Thaçi d’augmenter les salaires des fonctionnaires et des enseignants de 30 et 50% a finalement été adoptée par le Parlement, le 31 mars, dans le vote du budget annuel. Cette mesure spectaculaire entre toutefois en contradiction avec le programme d’aide financière octroyé en 2010 par le Fonds Monétaire International. Pristina ne respectant plus les conditions d’austérité budgétaire encadrant l’accord, le FMI a décidé de suspendre son aide au Kosovo.

A la profonde crise politique que vit le pays depuis plusieurs mois, s’ajoute désormais une crise budgétaire dont Pristina aurait pu faire l’économie.

En mai 2009, la jeune république remportait une première étape dans son processus d’indépendance en adhérant conjointement au FMI et à la Banque mondiale. Un an plus tard, un prêt de 109 millions d’euros sur trois ans lui était accordé, pouvant s’étendre à 210 millions supplémentaires pour la période suivante. Au cours de l’été 2010, une première tranche de 22 millions d’euros était alors débloquée.

Si l’adhésion aux instances économiques internationales constituait une  certaine victoire diplomatique pour Pristina, elle devait surtout permettre à la très faible économie kosovare de se développer plus rapidement. Avec plus de 45% de chômage (déclaré), un PIB par habitant de 1759€ (en 2009) et un salaire moyen d’à peine 300€ par mois, le FMI lui offrait ainsi une précieuse bouffée d’oxygène.

Toutefois, à l’automne 2010, le Kosovo entre dans une crise politique aussi profonde qu’inattendue. Le jugement de la Cour constitutionnelle pousse le Président Sejdiu à la démission et provoque la chute du gouvernement ainsi que l’organisation de nouvelles élections aux mois de décembre et janvier 2011. La campagne électorale se tisse alors, entre autres, autour de deux axes contradictoires:

D’un côté, la privatisation de la très lucrative entreprise postale PTK, une mesure  impopulaire imposée par le FMI dans l’objectif de restriction budgétaire. De l’autre, la promesse du Premier ministre sortant d’augmenter de manière substantielle les salaires de la fonction publique, afin de relancer la machine économique. Si les débats furent âpres et houleux et le vote fortement retardé par la difficile constitution du gouvernement de coalition PDK-AKR, les deux mesures ont finalement été actées par l’Assemblée dans le budget annuel, le 31 mars dernier.

Atifete Jahaga, ici avec George W. Bush, deviendrait la nouvelle présidente du Kosovo et sortirait provisoirement le pays de la crise politique

Atifete Jahjaga, ici avec George W. Bush, devient la nouvelle présidente du Kosovo et offre une fragile sortie de crise

Vendre les meubles pour sauver les salaires

Ainsi, pour l’année 2011, sur un budget de 1,264 milliards d’euros, 383 millions sont dévolus aux salaires des fonctionnaires publics, contre 311 millions l’année précédente. Mais afin de financer cette mesure, la majorité a fait passer la privatisation de PTK (300 millions d’euros) dans les lignes budgétaires. En somme, c’est la vente d’un des symboles nationaux qui finance une promesse de campagne qui elle-même suspend le prêt accordé par le Fonds monétaire international. Un enchaînement inconcevable pour une opposition remontée, provoquant des échauffourées en marge du vote de l’Assemblée.

Le dénouement de cette crise budgétaire et diplomatique dépendra de la manière dont Hashim Thaçi saura négocier avec le FMI. Toutefois, dans un contexte de fortes tensions politiques marquées par l’incertitude quant au maintien du gouvernement et malgré l’élection d’une nouvelle présidente, Atifete Jahjaha, le Premier ministre se trouve aujourd’hui dans une situation très délicate. Et faire machine arrière sur cette promesse de campagne pourrait  précipiter sa chute.

En guise d’alternative au financement du budget, Hashim Thaçi a proposé la suspension de la construction de l’autoroute menant vers l’Albanie, autre chantier ô combien coûteux, symbolique et polémique. Mais il n’est guère certain que cette option sache rassurer citoyens et experts financiers.

Pierre Bonifassi

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Chute du Président Pacolli – Le Kosovo dans l’impasse

Au sortir d’élections générales mouvementées, marquées par de lourdes fraudes et l’explosion des affaires de corruption et de trafic d’organes, les pronostics de survie de la nouvelle coalition PDK-AKR n’étaient guère optimistes. Après un mois d’exercice controversé du pouvoir, le pays semble être de nouveau parti pour de longs mois de crise. Comme en septembre 2010 et la démission de Fatmir Sejdiu, c’est une nouvelle fois la présidence qui risque de faire tomber le gouvernement: la Cour constitutionnelle du Kosovo a en effet invalidé le 28 mars dernier, l’élection du président Behgjet Pacolli.

Aujourd’hui plus que jamais, le Kosovo se retrouve dans l’impasse.

Sorti vainqueur des élections, le PDK a dû composer avec un paysage politique aussi fragmenté qu’hostile à son égard. Le parti majoritaire ne pouvait compter que sur un faible soutien de l’AKR, cinquième force seulement du pays, menée par Behgjet Pacolli. Les partis d’opposition (LDK, AAK et Vetëvendosje) ne reconnaissant ni l’issue du scrutin, ni l’autorité gouvernementale, ni la légitimité politique et morale de l’industriel ont alors boycotté l’élection de ce dernier, le 22 février. Sur les 120 députés de l’Assemblée, les deux tiers au moins (soit 80) devaient se prononcer pour l’élection de Pacolli, mais seulement 67 étaient présents au moment du vote. Faute de quorum, la Cour constitutionnelle a donc invalidé l’élection, faisant tomber Pacolli et redonnant à Jakup Krasniqi, président de l’Assemblée, le poste de président intérimaire.

Seulement, la destitution de Pacolli remet en question le fondement même de la coalition gouvernementale. L’AKR n’avait en effet pour objectif que la présidence de la République, fonction aux pouvoirs honorifiques mais à l’exposition médiatique importante, notamment dans le contexte des négociations avec la Serbie. Si l’accord tombe, le PDK, faute de partenaires, n’aura d’autre choix que d’appeler à l’organisation de nouvelles élections. Toutefois, celles-ci ne sauraient être une solution crédible ni pérenne pour le pays. En effet, le système électoral proportionnel, tel qu’il est en vigueur au Kosovo, favorise les jeux d’alliances de circonstance fragilisant ainsi toute formation gouvernementale. Au terme d’éventuelles élections, et si le paysage politique ne change pas radicalement d’ici là, la classe politique kosovare aurait donc à résoudre les mêmes problématiques qu’aujourd’hui. Ce système électoral, imposé au Kosovo, a été marqué par la formation de sept gouvernements en neuf ans. Sa refonte était pourtant l’une des priorités du gouvernement.

Dépouillement des bulletins à Kqiq, 23 janvier 2011 - par Pierre Bonifassi

Dépouillement des bulletins à Kqiq, 23 janvier 2011 - par Pierre Bonifassi

Un climat social et politique délétère

La position du PDK, excellente à l’aube des élections de décembre, est désormais on ne peut plus délicate, laissant rejaillir sur la place publique ses fortes dissensions internes. Hashim Thaçi, décrédibilisé par les affaires et désavoué publiquement, semble ne plus être capable de contrer les attaques de ses rivaux. Parmi eux, Fatmir Limaj, ancienne figure de proue de l’UCK et leader du grand bastion PDK de Malishevë, a été arrêté il y a deux semaines par EULEX, accusé de crimes de guerre. Politiquement hors-jeu, il risque toutefois d’en emporter plus d’un dans sa chute, jusqu’à lever les zones d’ombres qui entourent l’implication du Premier ministre dans les diverses affaires qui secouent le pays.

Le Kosovo poursuit inexorablement sa fuite en avant, dans un climat politique et social délétère. Les repères auxquels le pays pouvait encore s’accrocher semblent vaciller: La classe politique est suspectée de toute part et les têtes commencent à tomber, le procès aussi douloureux que nécessaire de l’UCK met lourdement en péril l’image déjà bien écornée d’un Kosovo indépendant, la libéralisation des visas et l’intégration européenne sont quant à elles suspendues aux péripéties gouvernementales… Et lorsqu’enfin le budget est finalement voté par le Parlement après de longs mois d’attente, adoptant une augmentation nette des salaires, promesse de campagne aussi spectaculaire que précaire, c’est au FMI de suspendre son aide financière au pays…

Tous les voyants politiques, sociaux et économiques sont désormais au rouge. Le Kosovo, dans l’impasse, a-t-il seulement le temps de faire demi-tour?

Pierre Bonifassi

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Élections 2010: l’agenda politique international n’attend pas

L’hiver aura donc attendu le résultat des élections pour s’abattre sur Pristina, laissant la liberté aux partisans d’Hashim Thaçi de fêter leur victoire dès dimanche soir. Pourtant, avec 33.5% des voix, le PDK ne pourra gouverner seul et devra surtout faire accepter une victoire émaillée de lourds soupçons de fraudes et fortement contestée par les partis d’opposition. Toutefois, le corps diplomatique international presse fortement pour la formation rapide d’un nouveau gouvernement.

Bien plus que les Kosovars eux-mêmes, Washington et Bruxelles veulent trouver dans ces élections le moyen de préparer l’avenir du Kosovo.

Malgré une participation en hausse (47%), le scrutin de ce dimanche n’a pas été l’occasion d’un grand bouleversement du jeu politique national. Le PDK reste au pouvoir, la LDK, au bord de l’implosion en octobre, limite la casse (23.6%), tandis que l’AAK (10.8%) et l’AKR (7%) gardent leurs sièges au Parlement. Vetëvendosje, quant à lui, devient la troisième force politique du pays mais obtient un score inférieur à ce qui était attendu (12.2%). Fryma e Re, en dépit du soutien officiel des États-Unis, n’a pas atteint la barre des 5%. La révolution partisane n’a donc pas eu lieu, se heurtant à l’ancrage social et territorial des partis traditionnels.

Dimanche soir, la LDK fête sa victoire face aux partisans du PDK sous contrôle policier - par Pierre Bonifassi 2010

Dimanche soir, la LDK fête sa victoire face aux partisans du PDK sous contrôle policier - par Pierre Bonifassi 2010

Cependant, les partis d’opposition, la LDK en tête, remettent en question les résultats officiels et appellent à l’annulation du scrutin dans les fiefs du PDK, à Skënderaj et à Glogovcë.

En effet, la promesse faite par l’ensemble des formations d’assurer des élections loyales a rapidement été rattrapée, et sans grande surprise, par la réalité du terrain : intimidations, convois organisés d’électeurs, contournement des procédures de contrôle des votes, et autres échanges et falsifications des procès verbaux (voir la vidéo publiée par Vetëvendosje). Ainsi, à Gračanica, une voix se négociait autour de 50 euros, tandis qu’à Prizren les citoyens, même absents des listes, ont eu le privilège de voir leur nom inscrit sur les registres de vote. La municipalité Skënderaj affiche, quant à elle,  une participation de 94%, quand certains bureaux de vote de la région culminent à 148%.

Dans un pays où feu le Président Rugova, disparu en 2006, avait voté l’année suivante près d’une quinzaine de fois, ces manipulations n’étonnent toutefois personne.

A Janjevo, le PDK organise un convoi d'électeurs le jour du scrutin - par Pierre Bonifassi 2010

A Janjevo, le PDK organise un convoi d'électeurs le jour du scrutin - par Pierre Bonifassi 2010

Les Serbes du Kosovo: entre pragmatisme et indifférence

Par ailleurs, le vote serbe, très attendu, a confirmé le clivage entre le Nord et le reste du pays. Si 35% des Serbes des enclaves se sont rendus aux urnes dimanche, la participation au Nord a été quasi nulle : deux bulletins seulement ont été comptabilisés à Mitrovica et Leposavić. Les tensions perceptibles à Zvečan, où les bureaux de vote mobiles ont dû fermer prématurément, ne doivent pas faire oublier le calme relatif dans lequel se sont déroulées les élections.

Toutefois, si Pristina reste officiellement intangible sur la question de la partition du Kosovo, celle-ci n’est cependant plus seulement une situation de fait. Elle se trouve affirmée, voire justifiée, par la participation discordante des Serbes. En somme, par le pragmatisme contraint des uns, au Sud, et l’indifférence clairement affichée des autres, au Nord de l’Ibar. Et bien qu’elle ne soit une solution heureuse ni pour le pays, ni pour la région, aucune autre issue crédible n’est aujourd’hui envisageable.

Les élections ont été marquées par une forte participation des Serbes des enclaves (30%), comme ici à Gračanica - par Pierre Bonifassi 2010

Les élections ont été marquées par une forte participation des Serbes des enclaves (30%), comme ici à Gračanica - par Pierre Bonifassi 2010

Sûrement bien plus que pour les Kosovars eux-mêmes, les élections de dimanche revêtent ainsi une importance primordiale pour les diplomaties européenne et américaine. En dépit des cas de fraude reconnus par les observateurs, le corps diplomatique international presse le PDK de constituer au plus vite le prochain gouvernement. En jeu : le lancement des négociations tant attendues avec Belgrade. Et dans cette perspective, les premières élections du Kosovo indépendant ne sauraient être un échec pour Washington et Bruxelles.

La constitution définitive du gouvernement pourrait toutefois prendre plusieurs jours, voire plusieurs semaines. L’AKR et le parti serbe SLS devraient vraisemblablement former la future coalition autour du PDK. Il faudra cependant attendre les résultats officiels et le règlement des nombreux contentieux électoraux.

Mais compte-tenu du contexte politique tendu, marqué hier par la résurgence d’une affaire de trafic d’organes impliquant Hashim Thaçi – retour qui, trois jours après le scrutin contesté, ne doit rien au hasard – il possible que les Kosovars soient amenés à retourner aux urnes dans les mois prochains.

Pierre Bonifassi

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Élections 2010: Les clés du scrutin

La campagne officielle s’est achevée, vendredi soir, lors du dernier débat télévisé en direct sur la télévision publique kosovare, RTK. Face à la journaliste réputée Jeta Xharra, les représentants des sept principales formations en lice (AAK, AKR, FER, LDD, LDK, PDK, Vetëvendosje) ont usé leurs dernières cartouches afin de conquérir les nombreux indécis. Toutefois, la campagne électorale a été marquée par un scepticisme aussi profond que paradoxal au sein de la population kosovare.

En effet, si les élections devraient être considérées comme un tournant important dans la jeune histoire du pays, devant affirmer son indépendance et le préparer aux enjeux fondamentaux de son avenir, et bien qu’elles offrent un certain renouveau de la classe politique, une faible participation est toutefois attendue ce dimanche. Les lendemains qui chantent, annoncés par les anciennes gloires de l’UÇK et son chef de file Hashim Thaçi (PDK) lors de la déclaration d’indépendance, sont restés au stade des promesses. Ils ont laissé place à un désenchantement profond, illustré par une abstention grandissante lors des dernières élections et alimenté par un développement économique catastrophique du pays, une corruption généralisée au sommet de l’État et un manque d’expérience (ou une soumission, c’est selon) de la classe politique vis-à-vis de la communauté internationale.

"Je vote, tu votes, il/elle vote, nous votons, vous votez... ils profitent!", l'un des slogans de Vetëvendosje

"Je vote, tu votes, il/elle vote, nous votons, vous votez... ils profitent!", l'un des slogans de Vetëvendosje

Et pourtant, malgré la révolution Vetëvendosje (crédité de 15 à 18% dans les sondages), le succès probable de FER (4-6%) et le maintien de l’AKR et de l’AAK (7-13%), le PDK est toujours donné gagnant (27-30%), suivi de près par la LDK du maire de Pristina, Isa Mustafa.

En effet, l’ancrage territorial des partis politiques Lire la suite

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Libéralisation des visas: « Bienvenue au Kosovo. Vous comptiez en ressortir? »

Le Kosovo a beau être le pays le plus jeune au monde, il en est surtout le plus isolé. Aujourd’hui, pour se rendre à l’étranger librement, un Kosovar a un choix de destinations pour le moins restreint: l’Albanie, la Macédoine, le Monténégro, la Turquie et… Haïti. Cinq pays, cinq fois moins que l’Afghanistan, la Somalie ou l’Irak. Pour le reste du monde et de l’Europe, il faut obtenir un visa selon les procédures les plus lourdes de la région. Le 8 novembre, l’Union européenne a levé l’obligation de visas pour l’espace Schengen à l’Albanie et à la Bosnie-Herzégovine. Le Kosovo devient ainsi le dernier pays de la région à ne pas bénéficier de ce régime et à n’avoir aucun échéancier.

Et l’Europe d’accentuer l’enclavement politique et géographique du Kosovo.

La libéralisation des visas permet aux citoyens de circuler librement dans l’espace Schengen pour une durée maximale de 3 mois. Il ne s’agit que d’un droit de voyage qui ne permet ni établissement définitif, ni activité rémunérée dans le ou les pays visités. Aujourd’hui, pour obtenir un tel visa, il faut prendre rendez-vous à l’ambassade du pays d’accueil à Pristina, lorsqu’il y en a une. Sinon se déplacer à Skopje, Tirana ou Belgrade. Puis fournir une longue série de justificatifs apportant toutes les garanties au voyage (et surtout au retour). S’affranchir enfin de 35 à 60€, portant le coût total moyen d’une demande à 124€, lorsque le salaire moyen ne dépasse pas les 300. Avant de se voir refuser le précieux sésame une fois sur trois.

Certes, des exemptions de frais et des facilitations de procédure existent, notamment pour les enfants et les étudiants. Ces mesures ne sont toutefois pas harmonisées. A chaque ambassade ses exemptions, sa procédure, ses frais, son temps d’attente, ses refus…

Pourtant, le conflit de 1999 a plus que jamais rapproché les Kosovars de l’Europe. De nombreuses familles s’y sont en effet réfugiées et intégrées, notamment en Allemagne et en Suisse, avant de revenir au pays parfois plus de 10 ans après leur départ. La diaspora forme ainsi un soutien financier essentiel, encourage les flux de population entre l’Europe et le Kosovo, les recompositions familiales. Par ailleurs, de par leur exil, de nombreux Kosovars ont obtenu une double nationalité. Et en ajoutant les passeports serbe et yougoslave, toujours délivrés par Belgrade, près d’un tiers de la population détiendrait un second passeport, soit un droit d’entrée à l’espace Schengen. Toutefois, pour l’ensemble de la population, le droit de circuler dans l’espace européen reste l’une des premières préoccupations.

Le passeport kosovar

Le passeport kosovar

Procédure technique, décision politique, conséquences sociales

Lors du Sommet européen de Thessalonique en 2003, l’Union européenne avait souligné la perspective d’intégration des Balkans occidentaux (incluant le Kosovo), au régime libre de visas. Une « road map » a été mise en place par la Commission, et c’est sur cette base que la Croatie, la Macédoine, le Monténégro et la Serbie avaient accédé à ce régime en 2009, suivis ce mois-ci par la Bosnie-Herzégovine et l’Albanie. Et alors que l’intégration européenne est devenue, entre temps, l’alpha et l’oméga des politiques du Kosovo et son unique perspective, aucun agenda n’a encore été établi par Bruxelles pour le lancement des négociations avec Pristina.

Pour la Commission européenne, la condition majeure pour le lancement est l’établissement d’un cadre de légal de rapatriement des Kosovars vivant illégalement dans l’espace communautaire. Plusieurs dizaines de milliers de personnes sont concernées. Au mois de juin, Pristina a adopté ce cadre et a signé des accords bilatéraux de rapatriement, notamment avec l’Allemagne, la Suisse et la France, prévoyant renvois volontaires et retours forcés vers le Kosovo. Ce dispositif doit également s’accompagner d’une politique de réintégration des groupes les plus sensibles, et avant tout les Roms qui représentent près d’un tiers de la population visée par Bruxelles.A

insi, si la Commission a annoncé en septembre vouloir lancer « prochainement » le dialogue avec le Kosovo, personne n’est en mesure d’en donner le moindre échéancier. Seules certitudes: Pristina devra attendre au moins 2011, après les élections générales anticipées, et, contrairement à ce qu’avance régulièrement la presse, la reconnaissance de l’indépendance Kosovo par l’ensemble des États-membres de l’Union n’est pas une condition à son lancement.

En réalité, si la libéralisation des visas est effectivement une question technique, elle relève surtout d’une décision politique. La preuve en est l’insertion, dans les accords signés avec la Bosnie-Herzégovine et l’Albanie, d’une clause de suspension automatique de ces accords en cas d’abus et de flux migratoires trop importants vers l’Europe. Une véritable épée de Damoclès, arrachée par la France et soutenue par l’Allemagne, qui se base notamment sur une augmentation relative des demandes d’asile issues, le plus souvent, des minorités albanaise et rom de Serbie et de Macédoine depuis un an. Si toutes ont été refusées, les États-membres tissent le lien entre libéralisation des visas et hausse de l’immigration et des demandes d’asile, et semblent plus réticents que jamais à l’ouverture de leurs frontières, surtout vers le sud et l’est.

Dans cette perspective, le fait que le Kosovo cumule plus fort taux de demandeurs d’asile en Europe, problématique rom très sensible, frontières litigieuses et relativement incontrôlées, ne saurait évidemment jouer en sa faveur et renverser la méfiance des États-membres.

Toutefois, au delà des aspects techniques et politiques, la dimension sociale, celle d’une population revenue d’Europe après la guerre dans un pays dans lequel elle est prisonnière, a bien été occultée par Bruxelles. Sur place, le sentiment de discrimination et de rejet s’ajoute à l’humiliation d’être le dernier pays des Balkans à ne pouvoir accéder à l’espace Schengen.

En faisant du Kosovo le « trou noir » de l’Europe, et sans lui donner de perspective d’en sortir, l’Union européenne semble ne pas avoir saisi l’importance de cette dimension dans un pays dont elle a la prétention d’être l’exemple.

Pierre Bonifassi

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Élections 2010: le Kosovo n’a pas le droit à l’erreur

Un Président qui démissionne, un parti historique qui implose, un gouvernement qui explose, et le Kosovo est amené à organiser des élections générales très anticipées, le 12 décembre prochain. Au cours des derniers mois, le Chant des Merles a porté son regard sur un pays à la croisée des chemins, à la fois au niveau politique et social. L’organisation de ces nouvelles élections, les premières depuis l’indépendance, est un pas décisif qui doit engager le Kosovo dans la voie de l’autonomie et de l’émancipation.

Un pas décisif, mais une marche trop haute pour la jeune république ?

La démission du Président Fatmir Sejdiu impliquait l’organisation de nouvelles élections, au plus tard à la fin de l’intérim de Jakup Krasniqi, le 13 février 2011. Alors que la communauté internationale pressait pour cette échéance, la classe politique kosovare souhaitait, elle, les organiser au plus vite, dès le mois de décembre. Toutefois, l’intérim du Président de l’Assemblée ne tenait qu’au fragile maintien de la coalition gouvernementale formée, en 2007, par le PDK et la LDK. Cette dernière, en proie à de fortes luttes internes, a annoncé mi-octobre son retrait de la coalition. La LDK implose, le gouvernement explose.

Le 2 novembre, une motion de censure est finalement adoptée par le Parlement à une écrasante majorité (66 pour, 1 contre et 2 abstentions), largement soutenue par les députés du groupe majoritaire PDK. Le sort du gouvernement scellé, de nouvelles élections doivent être organisées sous 45 jours. Soit le 12 décembre.

Vue de Pristina - par Pierre Bonifassi

Vue de Pristina - par Pierre Bonifassi

L’avenir du Kosovo va se jouer, dans les prochains mois, au travers de deux enjeux majeurs : le dialogue sur la libéralisation des visas avec l’Union européenne, et le lancement très attendu des négociations avec la Serbie notamment sur le nord du Kosovo. En avançant les élections au maximum, le Kosovo souhaitait être en position de force face à ses interlocuteurs – un gouvernement « de transition » n’ayant pas le même poids qu’un gouvernement fraîchement élu. Un choix cependant risqué. Lire la suite

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Hillary Clinton à Pristina: Le Kosovo avait-il donc oublié d’être kosovar?

Le Kosovo sait reconnaître ses héros de l’indépendance. Parmi eux, la famille Clinton fait figure de star dans le pays. Bill a d’ailleurs inauguré, l’an passé, une statue à son effigie sur le boulevard éponyme. Et, lorsque c’est à Hillary, secrétaire d’État américain, de conclure sa tournée balkanique par une visite au Kosovo (mercredi 13 octobre), Pristina se met sur son trente-et-un.

Les officiels habillent leurs discours de remerciements et d’honneurs pour ceux qui ont offert l’indépendance au Kosovo. Le centre-ville, quant à lui, s’enveloppe de drapeaux américains et, comme de coutume, des drapeaux  kosovars et albanais. Alors que cette dernière association est traditionnelle au Kosovo, et n’a visiblement jamais heurté l’administration américaine sur place depuis 10 ans, celle-ci a ordonné, à la veille de l’arrivée d’Hillary Clinton, que l’on retire les drapeaux albanais des rues de Pristina. Une décision qui a provoqué, ici, l’étonnement voire la circonspection. Une occasion de revenir sur ces liens Kosovo-Albanie-Albanais-Kosovars si fondamentaux pour la région.

Le Kosovo, indépendant par la grâce de Washington, avait-il donc oublié d’être kosovar? Lire la suite

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