Roms: l’empoisonnement par passivité

Victime collatérale des affrontements de 1999, la population rom du nord du Kosovo subit aujourd’hui, selon l’OMS, l’un des plus grands désastres sanitaires et humanitaires de la planète. Avant la guerre, environ 8000 Roms vivaient dans un quartier de la périphérie de Mitrovica, appelé « Roma Mahalla ». Leurs habitations détruites et victimes de persécutions pendant les conflits, ils durent pour la plupart fuir à l’étranger. Toutefois, un millier de Roms sont restés dans la région et ont été contraints de s’installer, au début des années 2000, dans différents camps de fortune: Cesmin Lug et Žitkovac, et Kablar.

Mitrovica et sa région tirent, historiquement, une grande partie de leur développement économique du complexe minier de Trepča. Cependant, les émissions de plomb, d’arsenic et de cadmium qui en sont issues ont provoqué, au fil des années, une très forte pollution des terres et de l’air. C’est pourtant à quelques centaines de mètres de ce complexe que se sont bâtis deux des trois camps roms.

Habitations de Roma Mahalla en ruines

Les conséquences sont dramatiques. Le plomb, très toxique, pénètre rapidement dans le sang, les muscles, et en cas de longue exposition, dans les os et les dents. Dans ce cas, l’organisme peut mettre jusqu’à trente ans pour l’éliminer. Il engendre des séquelles cérébrales, touche les systèmes nerveux et reproducteur, provoque, chez l’enfant, des retards de développement physiques et mentaux. Les enfants sont particulièrement touchés, absorbant de fortes quantités de plomb par les jeux en plein air, une alimentation contaminée, et par l’allaitement. Dans ces camps, le taux de mortalité est bien plus élevé que la normale.

Ce n’est qu’en 2004 que les camps de Žitkovac et de Kablar furent fermés par les autorités kosovares et les Nations Unies. Les habitants ont été transférés, l’année suivante, dans un autre camp, jugé « plus sain », à Osterode. Toutefois, celui-ci est situé à proximité de Cesmin Lug et présente les mêmes risques pour la santé. La population rom reste, dans les deux camps, toujours exposée au plomb, à l’arsenic et au cadmium. De plus, aucun contrôle ni traitement global n’ont été opérés dans ces camps. Ce n’est qu’aujourd’hui que le cri d’alarme, lancé par le tissu associatif kosovar et international depuis plusieurs années déjà, commence à être entendu par la classe politique. Un vaste projet européen et américain prévoit la reconstruction du quartier historique « Roma Mahalla » et la fermeture progressive des camps.

Camp de Cesmin Lug

La situation sanitaire désastreuse de la communauté rom doit être comprise dans le cadre global de leur intégration dans la société kosovare. Si certes leurs droits sociaux et politiques sont reconnus par la Constitution de 2008 en tant que « minorité nationale », ils sont, en réalité, largement marginalisés et victimes de fortes discriminations à tous les niveaux de la société (éducation, emploi, etc.) S’ajoute à cela la partition de facto du pays: la région de Mitrovica, où se trouvent les camps, reste sous le contrôle informel de Belgrade. La République de Serbie soutient, par des allocations, la communauté rom, qui n’a pas, aujourd’hui, les mêmes garanties de Pristina. La population rom se trouve, une nouvelle fois, victime collatérale du jeu politique kosovar.

Pierre Bonifassi

Publicités

4 Commentaires

Classé dans Minorités, Vie Politique

4 réponses à “Roms: l’empoisonnement par passivité

  1. Damien S.

    Bel article pour décrire une situation bien dramatique au demeurant. Aucune évolution depuis l’été 2008 donc. Et c’est surement çà le pire. Le problème est connu mais personne ne fait attention aux Roms. La situation est-elle toujours tendue à Mitrovica ? (peut-être est-ce l’objet de ton projet périple !)

  2. Pingback: Les villes de Mitrovica « Le Chant des Merles

  3. Pingback: « Bienvenue au Kosovo. Vous comptez en sortir?  « Kosovo: regard et perspectives

  4. M.E

    Je me suis rendu en reportage à Osterode en 2008, et les conditions de vie étaient épouvantables.

    Le cas des Roms, au Kosovo, est particulier : avant la guerre, pour protester contre leur sort, les Albanais refusaient de participer au bon fonctionnement des institutions serbes locales. Ils étaient alors souvent remplacés par des Roms. Certains albanais ont ainsi cultivé une sorte de rancoeur vis-à-vis de ceux qu’ils percevaient comme des « traitres » à leur cause.

    En tout cas, et même si c’est un peu tardif de ma part, merci d’avoir remis en lumière ce sujet.

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s