Les villes de Mitrovica

Une ville, un fleuve. Deux rives, deux communautés. La rivière Ibar, qui traverse la ville de Mitrovica, marque la frontière entre les Albanais et les Serbes du Kosovo. Entre les deux rives un pont. Le Pont. Détruit pendant la guerre de 1999, puis reconstruit par la communauté internationale, il est le symbole de Mitrovica, devenue l’archétype d’une ville divisée, fracturée.

Au Sud du fleuve, Mitrovica est albanaise et musulmane, on y paie en euros et la capitale Pristina y exerce son pouvoir. Ici, une statue pour les héros albanais. Au Nord du fleuve, Mitrovica est serbe et orthodoxe, l’euro fait place au dinar, l’alphabet latin au cyrillique, et Pristina à Belgrade. Là, une statue pour les héros serbes. Les deux communautés se font face, appuient leurs différences mais s’évitent le plus souvent. D’une rive à l’autre, on passe des slogans de Vetëvendosje aux slogans nationalistes serbes. D’un radicalisme à un autre.

La ville est au centre de l’attention de la communauté internationale qui reste très présente sur le terrain. C’est en effet l’un des derniers points sensibles d’un Kosovo en voie de complète « albanisation ». Les Albanais représenteraient 90% de la population, les Serbes 5%. Les enclaves serbes éparpillées sur l’ensemble du territoire tendent en effet à s’effacer progressivement. Les Serbes du Kosovo s’installent de gré ou de force au Nord du pays, où ils sont majoritaires, ou passent la frontière.

Carte du Kosovo

Mitrovica-Nord et les municipalités du Nord du Kosovo (Leposavić, Zvečan et Zubin Potok) sont aujourd’hui de facto contrôlés par la Serbie qui y a développé ses structures propres: administration, monnaie, télécommunications, médias et services publics. Et ce, en totale contradiction avec la Constitution du Kosovo de 2008, celle de l’indépendance. Celle-ci affirme en effet l’unité et l’indivisibilité du territoire, rejette toute structure parallèle, assied le pouvoir de Pristina sur l’ensemble du territoire kosovar. Ces structures sont cependant en totale adéquation avec la vision portée par Belgrade, celle d’un Kosovo appartenant historiquement et culturellement à la Serbie, qui ne reconnaît pas l’indépendance ni les nouvelles institutions albanaises de son ancienne province. Pour Pristina, le Kosovo est indépendant, un et indivisible. Pour Belgrade, le Kosovo est le « Jérusalem serbe ». Il n’y a tout simplement pas de frontière entre la Serbie et le Nord du Kosovo.

Illustration.

Dimanche dernier, les autorités serbes ont organisé des élections municipales à Mitrovica-Nord et à Novo Brdo, une enclave serbe à l’Est du pays. Provocantes pour les Albanais, légitimes pour les Serbes, illégales pour la communauté internationale, ces élections ont vu la victoire attendue des partis nationalistes serbes. Mitrovica-Sud, elle, a son propre maire. Les plus radicaux des deux camps se sont par ailleurs servis de ces élections pour comparer, sans surprise, leur nationalisme sur le pont de Mitrovica. Provocations, jets de pierre, slogans identitaires, intervention de la KFOR.

Le pont de Mitrovica - par Pierre Bonifassi (2008)

Mais au delà des discours politiques enflammés, des nationalismes exacerbés, des camps révoltés, il y a la réalité, le quotidien d’une ville fracturée. Alors que Mitrovica-Nord manque d’électricité, Mitrovica-Sud en possède plus que de besoin. A l’inverse, le Sud fait face à de grands problèmes de gestion des déchets, alors que le Nord dispose d’un grand centre de traitement. Il en va de même pour la distribution de l’eau, de l’ensemble des services publics municipaux, de la gestion des minorités et des défis environnementaux… C’est toute la ville qui pâtit de cette situation.

Des tentatives de coopération existent toutefois et sont notamment portées par un tissu d’ONG très dense et actif. Un exemple: la tenue, à Mitrovica, la semaine dernière, de la première conférence du « Forum for Cities in Transition ». Lancée en 2009, cette initiative a réuni autour de la table les représentants de différentes villes confrontées aux mêmes défis de transition post-conflit et de société divisée. Belfast, Haïfa, Kirkouk et Nicosie ont entre autres pris part à la conférence. Au programme: présentation des différentes municipalités, échange d’expériences et de bonnes pratiques pour le renforcement de la coopération inter-communautaire, notamment en matière de services publics. La seule organisation d’une telle conférence, favorisée par une collaboration étroite entre les administrations serbes et albanaises de Mitrovica, est considérée ici comme un véritable succès.

Toutefois, d’après un candidat serbe aux élections de Mitrovica-Nord que j’ai eu l’occasion de rencontrer il y a quelques jours, « la coopération entre les deux rives de l’Ibar n’est pas un argument électoral populaire… ».

Euphémisme sur lequel les manifestants albanais et serbes de dimanche dernier se sont au moins accordés.

Pierre Bonifassi

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Classé dans A la découverte de..., Kosovo/Serbie, Minorités, Vie Politique

4 réponses à “Les villes de Mitrovica

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