Hillary Clinton à Pristina: Le Kosovo avait-il donc oublié d’être kosovar?

Le Kosovo sait reconnaître ses héros de l’indépendance. Parmi eux, la famille Clinton fait figure de star dans le pays. Bill a d’ailleurs inauguré, l’an passé, une statue à son effigie sur le boulevard éponyme. Et, lorsque c’est à Hillary, secrétaire d’État américain, de conclure sa tournée balkanique par une visite au Kosovo (mercredi 13 octobre), Pristina se met sur son trente-et-un.

Les officiels habillent leurs discours de remerciements et d’honneurs pour ceux qui ont offert l’indépendance au Kosovo. Le centre-ville, quant à lui, s’enveloppe de drapeaux américains et, comme de coutume, des drapeaux  kosovars et albanais. Alors que cette dernière association est traditionnelle au Kosovo, et n’a visiblement jamais heurté l’administration américaine sur place depuis 10 ans, celle-ci a ordonné, à la veille de l’arrivée d’Hillary Clinton, que l’on retire les drapeaux albanais des rues de Pristina. Une décision qui a provoqué, ici, l’étonnement voire la circonspection. Une occasion de revenir sur ces liens Kosovo-Albanie-Albanais-Kosovars si fondamentaux pour la région.

Le Kosovo, indépendant par la grâce de Washington, avait-il donc oublié d’être kosovar?

La population albanaise (6 millions) est répartie, dans les Balkans, au-delà des frontières de la République d’Albanie. Cette dernière n’en comprend en effet que la moitié, tandis que 2 millions d’Albanais vivent au Kosovo (90% de la population), ou forment des minorités plus ou moins fortes en Macédoine (25%) et au Monténégro (3%).

L'Albanie, entre Etat et nation

L'Albanie, entre Etat et nation

La faute, entre autres, à un nationalisme trop faible face à l’hégémonie serbe lors de l’éclatement de l’Empire ottoman (1912), puis au régime isolationniste d’Enver Hoxha (1946-1991), Tirana n’a jamais réussi à réunir l’ensemble de la nation albanaise sous des frontières communes. Celle-ci se trouve ainsi divisée, entre l’Albanie, le Kosovo et la Macédoine.

La « question albanaise », celle d’une nation divisée

Malgré ce destin croisé, un sentiment d’appartenance à une même nation a toujours persisté au sein de la population albanaise, incarné notamment par la langue, la culture, et le drapeau albanais. L’aigle bicéphale, par lequel tous les Albanais se reconnaissent, tisse ainsi un lien fort entre les différents pays de la région. Au Kosovo, par exemple, il est traditionnellement associé, de manière certes très officieuse, au drapeau kosovar. Il est partout, dans la rue, aux fenêtres, accompagne les mariages et les fêtes nationales. Partout, sauf dans le protocole républicain. Car, ce drapeau albanais est, bien sûr, officiellement, uniquement, celui de la République d’Albanie. Et voilà comment se crée cet amalgame complexe entre État et nation albanaise.

Et l’interprétation de cet amalgame peut varier radicalement, car l’utilisation du drapeau albanais en dehors d’Albanie peut signifier deux choses. Tout d’abord, elle peut être le témoignage de l’appartenance culturelle de ces Albanais « du Kosovo » ou « de Macédoine » à la nation albanaise, sans que cela remette en cause leur citoyenneté kosovare ou macédonienne. Toutefois, elle peut être considérée comme une revendication politique, celle de la création d’une « Grande Albanie » rassemblant, sous des frontières communes, toute la nation albanaise, au prix d’un redécoupage des frontières. Et quelles conséquences!

Les drapeaux kosovar et albanais traditionnellement associés, comme ici lors de la Fete de l'Europe (9 mai 2010) - par Pierre Bonifassi

Les drapeaux kosovar et albanais traditionnellement associés, comme ici lors de la Fete de l'Europe (9 mai 2010) - par Pierre Bonifassi

Le mirage de la  « Grande Albanie »

En réalité, la première option est, de loin, la plus crédible. Car le projet de « Grande Albanie » a le plus souvent été le produit de fantasmes exacerbés, par ses opposants qui craignent le renouveau des conflits ethniques et territoriaux; et par ses défenseurs nationalistes, dressant ses plans sans véritable pragmatisme.

En effet, de nombreux facteurs s’opposent à une unification des Albanais d’Albanie, du Kosovo et de Macédoine, comme les niveaux de développement et d’intégration européenne très inégaux, et l’hétérogénéité des cultures politiques et historiques renforcée par des années de séparation. Cet ensemble discrédite a priori l’hypothèse d’un vouloir vivre ensemble albanais. Sans compter la résistance des pouvoirs centraux, et la stratégie européenne basée sur la stabilité des frontières.

Aujourd’hui, l’association des drapeaux kosovar et albanais, malgré la confusion et les polémiques qu’elle peut entrainer, marque définitivement l’appartenance du Kosovo à la nation plus qu’à l’État albanais. Et la majorité des Kosovars espère Bruxelles avant de regarder Tirana. Et même si l’union des deux États aurait de quoi séduire, notamment en matière économique ou culturelle, le désir s’effondre face à la perte d’indépendance politique du Kosovo qu’elle entrainerait.

Hillary devant la statue de son mari, sur le boulevard "Bill Klinton"

Hillary devant la statue de son mari, sur le boulevard "Bill Klinton"

« Cachez ces drapeaux que je ne saurais voir »

A priori, la réaction américaine face au drapeau albanais peut être comprise dans le cadre d’une visite d’État. Hillary rend visite tout simplement au Kosovo et non à l’Albanie. De plus, il s’agit de rappeler le caractère multiethnique du Kosovo, et que sa minorité serbe ne se reconnaît évidemment pas dans l’aigle bicéphale. Le protocole et la cohésion nationale avant tout!

Mais cela ne convainc pas. Car, que dire lorsqu’on arrive à perpétuellement dicter à un pays, que l’on a proclamé indépendant et dont on souhaite l’émancipation à longueur de discours, ce qu’il est, comment il doit se comporter et gérer ses héritages? Quelle preuve de soumission totale d’un côté, et de toute-puissance de l’autre, qui font oublier ce que signifient, justement, « indépendance » et « émancipation ».

Et aux États-Unis d’oublier que si les Kosovars associent traditionnellement les drapeaux kosovars et albanais, ils placent depuis 10 ans, à leurs côtés, la bannière étoilée.

Pierre Bonifassi

Publicités

4 Commentaires

Classé dans Eclairage, Kosovo/Albanie, Kosovo/Europe, Vie Politique

4 réponses à “Hillary Clinton à Pristina: Le Kosovo avait-il donc oublié d’être kosovar?

  1. HoxhaK

    Hit the nail in the head!
    « The protocol and national cohesion above all »
    Masterpiece!

  2. Pingback: Elections anticipées: le Kosovo à la croisée des chemins « Kosovo: regard et perspectives

  3. Alboss

    Exceptionnel cet article. Je vais le « facebooker » si cela ne vous dérange pas.

    Et très bon blog par ailleurs, continuez ainsi 🙂

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s