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Libéralisation des visas: « Bienvenue au Kosovo. Vous comptiez en ressortir? »

Le Kosovo a beau être le pays le plus jeune au monde, il en est surtout le plus isolé. Aujourd’hui, pour se rendre à l’étranger librement, un Kosovar a un choix de destinations pour le moins restreint: l’Albanie, la Macédoine, le Monténégro, la Turquie et… Haïti. Cinq pays, cinq fois moins que l’Afghanistan, la Somalie ou l’Irak. Pour le reste du monde et de l’Europe, il faut obtenir un visa selon les procédures les plus lourdes de la région. Le 8 novembre, l’Union européenne a levé l’obligation de visas pour l’espace Schengen à l’Albanie et à la Bosnie-Herzégovine. Le Kosovo devient ainsi le dernier pays de la région à ne pas bénéficier de ce régime et à n’avoir aucun échéancier.

Et l’Europe d’accentuer l’enclavement politique et géographique du Kosovo.

La libéralisation des visas permet aux citoyens de circuler librement dans l’espace Schengen pour une durée maximale de 3 mois. Il ne s’agit que d’un droit de voyage qui ne permet ni établissement définitif, ni activité rémunérée dans le ou les pays visités. Aujourd’hui, pour obtenir un tel visa, il faut prendre rendez-vous à l’ambassade du pays d’accueil à Pristina, lorsqu’il y en a une. Sinon se déplacer à Skopje, Tirana ou Belgrade. Puis fournir une longue série de justificatifs apportant toutes les garanties au voyage (et surtout au retour). S’affranchir enfin de 35 à 60€, portant le coût total moyen d’une demande à 124€, lorsque le salaire moyen ne dépasse pas les 300. Avant de se voir refuser le précieux sésame une fois sur trois.

Certes, des exemptions de frais et des facilitations de procédure existent, notamment pour les enfants et les étudiants. Ces mesures ne sont toutefois pas harmonisées. A chaque ambassade ses exemptions, sa procédure, ses frais, son temps d’attente, ses refus…

Pourtant, le conflit de 1999 a plus que jamais rapproché les Kosovars de l’Europe. De nombreuses familles s’y sont en effet réfugiées et intégrées, notamment en Allemagne et en Suisse, avant de revenir au pays parfois plus de 10 ans après leur départ. La diaspora forme ainsi un soutien financier essentiel, encourage les flux de population entre l’Europe et le Kosovo, les recompositions familiales. Par ailleurs, de par leur exil, de nombreux Kosovars ont obtenu une double nationalité. Et en ajoutant les passeports serbe et yougoslave, toujours délivrés par Belgrade, près d’un tiers de la population détiendrait un second passeport, soit un droit d’entrée à l’espace Schengen. Toutefois, pour l’ensemble de la population, le droit de circuler dans l’espace européen reste l’une des premières préoccupations.

Le passeport kosovar

Le passeport kosovar

Procédure technique, décision politique, conséquences sociales

Lors du Sommet européen de Thessalonique en 2003, l’Union européenne avait souligné la perspective d’intégration des Balkans occidentaux (incluant le Kosovo), au régime libre de visas. Une « road map » a été mise en place par la Commission, et c’est sur cette base que la Croatie, la Macédoine, le Monténégro et la Serbie avaient accédé à ce régime en 2009, suivis ce mois-ci par la Bosnie-Herzégovine et l’Albanie. Et alors que l’intégration européenne est devenue, entre temps, l’alpha et l’oméga des politiques du Kosovo et son unique perspective, aucun agenda n’a encore été établi par Bruxelles pour le lancement des négociations avec Pristina.

Pour la Commission européenne, la condition majeure pour le lancement est l’établissement d’un cadre de légal de rapatriement des Kosovars vivant illégalement dans l’espace communautaire. Plusieurs dizaines de milliers de personnes sont concernées. Au mois de juin, Pristina a adopté ce cadre et a signé des accords bilatéraux de rapatriement, notamment avec l’Allemagne, la Suisse et la France, prévoyant renvois volontaires et retours forcés vers le Kosovo. Ce dispositif doit également s’accompagner d’une politique de réintégration des groupes les plus sensibles, et avant tout les Roms qui représentent près d’un tiers de la population visée par Bruxelles.A

insi, si la Commission a annoncé en septembre vouloir lancer « prochainement » le dialogue avec le Kosovo, personne n’est en mesure d’en donner le moindre échéancier. Seules certitudes: Pristina devra attendre au moins 2011, après les élections générales anticipées, et, contrairement à ce qu’avance régulièrement la presse, la reconnaissance de l’indépendance Kosovo par l’ensemble des États-membres de l’Union n’est pas une condition à son lancement.

En réalité, si la libéralisation des visas est effectivement une question technique, elle relève surtout d’une décision politique. La preuve en est l’insertion, dans les accords signés avec la Bosnie-Herzégovine et l’Albanie, d’une clause de suspension automatique de ces accords en cas d’abus et de flux migratoires trop importants vers l’Europe. Une véritable épée de Damoclès, arrachée par la France et soutenue par l’Allemagne, qui se base notamment sur une augmentation relative des demandes d’asile issues, le plus souvent, des minorités albanaise et rom de Serbie et de Macédoine depuis un an. Si toutes ont été refusées, les États-membres tissent le lien entre libéralisation des visas et hausse de l’immigration et des demandes d’asile, et semblent plus réticents que jamais à l’ouverture de leurs frontières, surtout vers le sud et l’est.

Dans cette perspective, le fait que le Kosovo cumule plus fort taux de demandeurs d’asile en Europe, problématique rom très sensible, frontières litigieuses et relativement incontrôlées, ne saurait évidemment jouer en sa faveur et renverser la méfiance des États-membres.

Toutefois, au delà des aspects techniques et politiques, la dimension sociale, celle d’une population revenue d’Europe après la guerre dans un pays dans lequel elle est prisonnière, a bien été occultée par Bruxelles. Sur place, le sentiment de discrimination et de rejet s’ajoute à l’humiliation d’être le dernier pays des Balkans à ne pouvoir accéder à l’espace Schengen.

En faisant du Kosovo le « trou noir » de l’Europe, et sans lui donner de perspective d’en sortir, l’Union européenne semble ne pas avoir saisi l’importance de cette dimension dans un pays dont elle a la prétention d’être l’exemple.

Pierre Bonifassi

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